20 déc 2015

L'éthique, troisième voie entre le bon sens et la loi

Jean-François Malherbe, le 20.12.2015

« L’éthique, c’est le travail que je consens à faire avec d’autres dans le monde pour réduire, autant que faire se peut, l’inévitable écart entre mes valeurs affichées et mes valeurs pratiquées », disait Jean-François Malherbe, remarquable et chaleureux philosophe qui est décédé brutalement le 14 décembre. Il était et restera le compagnon de route de Trilogies, car sa parole n'a pas fini d'être féconde.

L’éthique, c’est le travail que je consens à faire avec d’autres dans le monde pour réduire, autant que faire se peut, l’inévitable écart entre mes valeurs affichées et mes valeurs pratiquées. Tous les mots de cette définition portent. C’est pourquoi il est utile de les commenter les uns après les autres.

L’éthique est un travail…

Le mot « travail » est entendu ici au sens très fort qu’il a dans l’expression qui désigne une parturiente comme « femme en travail ». Il s’agit d’un acte qui donne naissance à quelqu’un(e), d’un acte inaugural, d’un acte personnel. Et pas simplement d’un travail d’exécution auquel on se plierait plus ou moins mécaniquement et sans grande créativité.

… auquel on peut consentir

Ce travail, chacun est invité à y participer. Mais chacun a également la possibilité de refuser l’engagement qu’il requiert. Il y aura toujours des individualistes à tout crin qui placeront leur subjectivité au-dessus de la règle. Et il y aura toujours des légalistes qui protégeront leur fragilité derrière la lettre de la règle. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour refuser de contribuer à la recherche d’une tierce voie entre subjectivisme et légalisme.

… qui s’effectue les uns avec les autres

Certes, chacun peut accomplir un travail personnel pour affiner sa jugeote. Mais la voie la plus féconde pour transformer son propre « gros bon sens » en « bon sens raffiné » reste la discussion critique menée entre pairs, discussion qui se caractérise par ce que le philosophe Karl Popper a appelé l’« intersubjectivité critique ».

… pour réduire l’inévitable écart

Entre l’idéal et la réalité, il y a toujours un écart. Il n’y a pas lieu de s’en scandaliser car l’humaine condition est ainsi faite que nous ne sommes jamais complètement à la hauteur de nos ambitions, même les plus légitimes. Mais notre défi n’est pas tant d’être parfaits que de nous inscrire dans une tension positive vers le meilleur.

… entre les pratiques effectives et les balises affichées

Certains nient l’existence de l’écart susmentionné : les idéalistes qui ne voient que les affiches et les sacralisent au point qu’elles forment un écran qui leur donnent l’illusion d’être protégés de la réalité. Et les cyniques qui ne considèrent que les pratiques et font fi de toutes les affiches ou, même, s’en servent « machiavéliquement » pour dissimuler aux yeux des autres leurs douteuses pratiques. Nier l’écart en absolutisant l’un de ses pôles, c’est refuser le travail de l’éthique (même si on met ses affiches en vitrine). Assumer positivement la tension de cet écart en travaillant à le réduire : tel est le travail de l’éthique.

… « autant que faire se peut »

Ce travail est interminable. La raison en est que nous n’avons pas prise sur tout. Bien des réalités restent hors de portée de nos possibilités de les transformer. C’est ce qu’Aristote appelait la nécessité qui caractérise ce qui ne peut pas être autrement qu’il n’est. Le philosophe distinguait cependant de la nécessité la contingence qui caractérise ce qui pourrait être autrement qu’il n’est. Et il recommandait de ne pas nous dépenser vainement à tenter de changer la nécessité, donc d’accepter ce que nous ne pouvons pas changer. Mais, en même temps, il encourageait à concentrer nos forces à changer ce qu’il est en notre pouvoir de modifier. Cette humble détermination revient à assumer la finitude de notre humaine condition. Cela en décourage certains qui, tels des adolescents capricieux, « veulent tout, tout de suite et plus encore ». Mais c’est le signe d’une réelle maturité que de faire la part des choses et de ne pas avoir, comme on dit familièrement, « les yeux plus grands que le ventre ».

L’éthique se distingue donc nettement de la déontologie et du droit.

La déontologie d’une organisation ou corporation est l’ensemble des règles qu’elle se donne pour régir, d’une part, les relations de ses membres entre eux et, d’autre part, les relations des membres de la corporation avec le public. Il s’agit essentiellement d’un mécanisme disciplinaire visant à garantir l’homogénéité interne et la crédibilité sociale de la corporation, c’est-à-dire, en définitive, à écarter toute possibilité d’arbitraire dans la gestion interne de la corporation comme dans la gestion de son image publique. C’est la raison pour laquelle aucune corporation d’envergure ne peut se contenter du « gros bon sens » pour régler ses différends internes et ses rapports avec la société, mais se doit de se doter de son propre « code de déontologie » .

L’éthique (appliquée à un secteur professionnel) n’est pas en concurrence avec la déontologie, mais elle vient la compléter. Il ne s’y agit pas de définir une discipline, mais bien de soutenir le travail de la « jugeote » personnelle dans l’exercice des activités propres à la corporation. Il est toujours bon que la « jugeote » personnelle soit balisée par des règles disciplinaires ; et il est toujours nécessaire que des règles disciplinaires soient appliquées avec jugeote. C’est, en réalité, l’équilibre entre l’absolu de la règle et l’absolu de la jugeote qui permet d’éviter les deux arbitraires les plus nocifs à la vie de l’institution dans la société : l’arbitraire subjectiviste et l’arbitraire légaliste.

L’éthique a pour rôle de créer une tierce voie entre le subjectivisme – auquel risque de conduire le seul « gros bon sens » – et le légalisme, auquel risque de conduire la prise en considération exclusive de la lettre de la règle.