9 jan 2014

La Méditerranée, miroir des ambiguïtés de l’Histoire

Michel Maxime Egger, le 09.01.2014

L’imaginaire de la Méditerranée est le miroir de l’Histoire et de la vie humaine : un jeu entre le bleu et le noir. Le bleu, c’est la lumière, l’ouverture de la conscience, la puissance du rêve, l'entre-deux qui relie. Le noir, c’est les ombres, la clôture de l’esprit, la violence du cauchemar, les frontières qui séparent. Mais de l’horreur du noir surgit et ressuscite l’espoir.

Le noir et le bleu. L’histoire des trois derniers siècles de la Méditerranée et de son imaginaire peut se décliner dans les nuances de ces deux couleurs. C’est en tout cas ce qu’a montré, de manière brillante et convaincante, l’exposition-phare de « Marseille, ville européenne de la culture 2013 ». Une stimulante invitation non seulement au voyage, mais aussi au récit. Car, ainsi que l’affirme justement Thierry Fabre, directeur du Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée), « la Méditerranée n’existe que pour autant qu’elle se raconte ». Elle s’est donnée en l’occurrence à voir dans un parcours en douze moments, à travers un alliage subtil entre œuvres d’art, textes, documents audio et visuels de tous ordres. Des matériaux organisés selon une pluralité de regards.


 

Bleu : un entre-deux qui relie

« Rêves, rêves, rêves, les uns grands, les autres chétifs. L’habitation du songe est une faculté de l’homme. […] L’homme est chez lui dans les nuées. Il trouve tout simple d’aller et venir dans le bleu et d’avoir des constellations sous ses pieds », écrit Victor Hugo. Le bleu, c’est l’endroit, la lumière, la civilisation, l’ouverture de la conscience, l’infini de l’espace, la puissance du rêve. C’est la Méditerranée comme source d’inspiration, idéal de paix et d’universalité dans le respect de la diversité, lieu de partage, de rencontre, de dialogue et de fécondation mutuelle à travers les échanges culturels et commerciaux. La mer devient alors un entre-deux qui relie, unit : l’Orient et l’Occident, les grands monothéismes (judaïsme, christianisme, islam). « J’appelle à des Andalousies toujours recommencées », clamait Jacques Berque.

Artistiquement, le bleu démarre avec la toile lumineuse de Miró et finit dans l’installation étonnante de Michelangelo Pistoletto : Love the difference – Mer Mediterraneo. Des sièges très différents, représentant la diversité des cultures, entourent le plateau d’une table de conférence dont la forme reproduit le pourtour de la Méditerranée et dont la matière – un miroir – permet à chacun de retrouver sa propre image unie à celle des autres.
 

Noir : un fossé qui sépare

« Le noir serait en l’homme le sens de l’inhumain dont il participe », affirme l’essayiste Annie Le Brun. Le noir, c’est l’envers du bleu : les ombres, la barbarie, la clôture de l’esprit, le confinement des frontières et la violence du cauchemar. La Méditerranée comme lieu de division, d’exclusion, de guerre, où l’usage de la force remplace le dialogue. Un entre-deux qui se transforme en bassin à conquérir et contrôler, en ring entre les puissances européennes (France, Angleterre) et l’empire ottoman, en « cimetière marin » pour les harragas – ces « brûleurs de routes et de frontières » qui tentent de migrer vers l’illusoire eldorado du Nord.

La Méditerranée a effectivement été le théâtre tragique des grandes dérives idéologiques (nationalisme, dérives fascistes, colonialisme) et des conflits qui ont ensanglanté le XXe siècle : entreprises coloniales (Mussolini en Lybie, France en Algérie), guerres civiles en Espagne et au Liban, éclatement de l’ex-Yougoslavie, antagonisme israélo-palestinien, etc.

Le noir commence par une eau forte de Goya (Le songe de la raison produit des monstres et se termine avec une carte de géographie cruellement ironique de l’artiste algérien Zineddine Bessaï, qui « tient à la fois de la carte scolaire, de la chasse au trésor, de la publicité d'une agence de voyages imaginaire ». Au centre figure le nom que les jeunes Algérois candidats au départ donnent à cette mer qu’ils espèrent pouvoir traverser : «La mort méditerranée».

Le noir dans le bleu, le bleu dans le noir

Le réel cependant n’est pas binaire, mais complexe et subtil. Désastre rime avec des astres. La frontière entre le rêve et le cauchemar est souvent ténue. « À âme basse, ciel bas. Comme on fait son rêve, on fait sa vie. Notre conscience est l’architecte de notre songe », déclare Victor Hugo. Pas d’ombre donc sans lumière ni de lumière sans ombre. Le bleu et le noir, en réalité, se mélangent : le noir est dans le bleu, le bleu dans le noir, les deux s’engendrant mutuellement. Toute fin est un nouveau commencement, tout commencement la promesse d’une fin. L’ordre naît du chaos autant qu’il le suscite.

L’histoire de la Méditerranée le révèle à l’envi : les rêves des uns font les cauchemars des autres. Question de regard, bien sûr, et aussi de récit. Le problème, c’est que les vainqueurs ont laissé un « trop-plein de traces » face auquel le « déficit de représentations des vaincus » est criant. L’exposition essaie de rétablir un peu l’équilibre.

Les exemples d’ambiguïté et de mélange entre le bleu et le noir sont légion. En 1801, Bonaparte mène une expédition militaire et politique en Egypte, avec en tête un ambitieux projet intellectuel. Il en résultera certes une somme encyclopédique, mais aussi plusieurs carnages, dont celui de la grande mosquée du Caire. Le cheikh El-Gabarti l’avait pressenti d’emblée, en qualifiant le débarquement des Français de « malheur » et de « rupture dans le cours des choses ».

Conquêtes et liberté

Fruit des Lumières, la « civilisation » s’oppose à la nature et à la barbarie. Elle suscite la « mission civilisatrice » et ses excès. Au nom de la « raison », elle fait le lit de l’ethnocentrisme, du racisme, du déni de l’Autre qu’il s’agit de convertir à sa foi, soumettre à ses lois considérées comme supérieures. L’utopie du progrès scientifique et industrielle alliée au rêve de l’association symbiotique entre l’Orient et l’Occident (saint-simoniens), créent les conditions de la conquête coloniale. Elle justifie la domination, l’appropriation des ressources des autres.

En même temps – regard inversé – l’impérialisme des puissances européennes nourrit le rêve de liberté des résistants qui œuvrent pour la décolonisation : Omar el-Mokhtar en Libye, l’émir Abd el-Kader et ses successeurs Messali Hadj et Ben Badis en Algérie, Abd el-Krim dans le Rif marocain… Ces dernières années, les sociétés civiles indignées du monde arabe se sont soulevées contre les dictatures issues des indépendances confisquées par des élites corrompues.

L’espoir est toujours là, prêt à renaître et à mettre son grain – de sable et de sel – dans la roue de l’histoire. Malheureusement, la violence est bien souvent aux commandes, qui met en cause la notion du « vivre ensemble », nourrit le ressentiment et la haine. A chaque fois, au-delà des vainqueurs et des vaincus, ce sont les peuples qui trinquent. Le prix (fort) à payer a pour noms mort et désolation, insécurité, quartiers détruits, bombardements, déplacements forcés, exils, déplacements de population... Une douleur et un cri symbolisé par le puissant Masque de Montserrat de l’artiste antifranquiste Julio Gonzalez.

De la villégiature élitaire au tourisme de masse

Un autre bel exemple d’ambiguïté est l’histoire de l’art et le tourisme. La Méditerranée a toujours fasciné par la splendeur de ses paysages, la richesse de ses sites archéologiques et la magnificence de sa statuaire. Nourrie par les travaux scientifiques, l’Antiquité gréco-latine s’est érigée en canon de beauté pour des générations de sculpteurs. L’idéologie cependant s’en est très vite mêlée. Elle a notamment travesti en blanc immaculé la polychromie bien réelle – mais effacée par le temps – des statues antiques grecques. Célébrées au XIXe siècle par la sculpture néoclassique et le philhellénisme exalté d’un Lord Byron, celles-ci sont devenues le symbole d’un idéal de pureté et de virilité célébré par les chefs de propagande nazi, alors qu’elles étaient un signe de servilité pour les contemporains de Périclès.

Dès le XVIIIe siècle, le voyage initiatique en Italie et en Grèce devient incontournable dans la formation de tout artiste et jeune aristocrate. Dans la foulée, les élites européennes sont de plus en plus nombreuses à prendre le chemin du Sud. Pour réaliser ce rêve de villégiature, il a fallu toutefois verser le sang et faire parler les canons : en 1827, à Navarin, la flotte franco-russo-britannique a coulé la flotte ottomane, transformant la Méditerranée en « lac européen ».

En raccourcissant les distances, le chemin de fer et le bateau à vapeur – enfants de la révolution industrielle – permettront l’émergence de l’industrie du voyage, avec les premiers guides et les affiches tapageuses. « Les rivages, parfois encore sauvages, sont domestiqués, les grands hôtels et les casinos surgissent, des jardins luxuriants abritent des villas somptueuses, transformant durablement les paysages, devenant lieux de fascination pour un nouvel art de vivre qui valorise le soleil, les bains de mer, et fait du voyage un déploiement de luxe. »

L’étape suivante sera le tourisme de masse qui, catalysée par la civilisation des loisirs et ses rites, fera de la Méditerranée – au cours des années 1960 – la première destination vacancière du monde. Quel abîme entre Le bord de mer à Palavas salué par Gustave Courbet et le Berceau de la civilisation avec femme américaine brocardé sans pitié par Malcolm Morley. Alors que des immenses poètes (Federico Garcia Lorca, Odysseus Elytis, Adonis…) et peintres (Nicolas de Staël, Picasso, Baya…) sacralisent l’espace, les hordes estivales le profanent. Les rivages idylliques qui faisaient rêver ont entre-temps été bétonnés par la spéculation immobilière, envahis jusqu’à l’asphyxie par des troupeaux de baigneurs cramoisis, gangrénés par la corruption qui engraisse les mafias locales. Des pieuvres puissamment photographiées par Franco Zecchin tant dans leurs exactions que dans la résistance héroïque des juges (Falcone, Borsellino) qui ont osé s’y opposer.

L’obstination du rêve

L’exposition cite le légendaire chanteur de flamenco Manuel Torre sur le duende, l’état de transe que l’on peut atteindre dans l’interprétation d’un chant : « Tout ce qui a des sons noirs a du duende. […] Ces sons noirs sont le mystère, les racines qui s’enfoncent dans le limon que nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d’où nous parvient ce qui est la substance de l’art. » René Char lui répond dans un étonnant écho : « Dans les ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté. » Et d’ajouter : « A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir. » L’art comme traversée du noir pour atteindre le bleu, descentes dans les profondeurs de la terre et des obscurités intérieures pour s’élever vers le ciel et la lumière.

D’une lucidité sans fard, l’exposition du Mucem se veut source d’espérance au cœur même de la violence. Le futur n’est pas une fatalité, mais un produit de l’histoire, laquelle est une construction humaine. Par sa puissance de désir, le bleu du rêve reste le meilleur antidote au noir du réel. C’est en tout cas la conviction en forme d’hypothèse du fécond dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad : « Il semble que ce soit là, dans cette obstination à rêver, que réside leur part d’intouchable, dans cette obstination à rêver, que chaque civilisation trouve sens et direction. »