«Il ne peut y avoir d’écologie sans désir»

«Il ne peut y avoir d’écologie sans désir»

Apôtre de l’écospiritualité et explorateur des voies de la transition intérieure pour reconnecter l’humain avec le vivant, Michel Maxime Egger possède un profil atypique: au cours de son parcours, le Suisse a été sociologue, journaliste, essayiste, conférencier, représentant d’ONG actives dans les questions Nord-Sud… La Libre Belgique l’a rencontré à Bruxelles.

Très tôt, l’auteur suisse s’est intéressé aux liens entre la théologie, la spiritualité et l’écologie, préoccupation qui l’habite encore aujourd’hui. explore la voie de la transition intérieure. En 2016, c’est le déclic : «J’ai eu droit à un grand cadeau du ciel», se souvient celui qui vient de souffler ses 68 bougies. Cette année-là, Michel Maxime Egger a l’opportunité de créer un laboratoire de transition intérieure. «L’idée est de changer de paradigme. Bien sûr, les mesures politiques et technologiques, les changements de comportement et de mode de consommation sont importants. Mais ils ne suffisent pas, il convient d’y ajouter la transformation de nos intériorités, notamment culturelles, qui sont autant individuelles que collectives », explique-t-il.

Depuis sa retraite en 2023, celui qui se définit comme un apprenti «méditant-militant» continue de publier des ouvrages, tout en effectuant un travail de «passeur, non pas dans un but de développement personnel, mais pour nourrir l’engagement dans cette grande transition». La Libre a rencontré ce personnage multifacettes, alors qu’il était présent sur le sol belge, pour donner des formations sur l’écospiritualité[ME1] .

Que représente l’écospiritualité, et cette transition intérieure que vous pointez comme essentielle?

Dans l’encyclique Laudato si’, le pape François parle de vertus écologiques, comme la gratitude, la sobriété et l’émerveillement. Ce sont des choses simples que l’on peut cultiver au quotidien, et qui reconnectent au vivant tout en donnant l’élan d’un engagement qui fait sens. On ne peut pas s’engager pour sauvegarder quelque chose qu’on n’aime pas. Il ne peut pas y avoir d’écologie sans désir. Or, on se trouve actuellement dans une écologie normative, l’écologie du «il faut» : voici les cent gestes à faire pour sauver la planète, etc. C’est laborieux, donc on s’épuise, on n’y arrive pas, on se décourage et on finit par culpabiliser. L’écologie du désir appelle à se tourner vers soi-même, afin de se poser des questions: Qui suis-je par rapport au vivant? Est-ce que je pleure quand je lis un rapport du Giec? Est-ce que, comme le pape François le dit, je vis l’extinction d’une espèce comme une mutilation de mon être?

Dans les pratiques de transition, on n’invente pas de grands récits idéologiques comme dans le communisme ou le socialisme. On essaye d’ouvrir le champ des possibles, en invitant par exemple des personnes à imaginer leur quartier neutre en carbone en 2050, concrètement.

En quoi la religion peut nourrir un engagement pour la sauvegarde de notre planète?

Elle incarne une porte d’entrée parmi d’autres. Dans Laudato si’, le pape François parle de la vocation humaine de protéger l’œuvre de Dieu – qu’on la nomme nature, vivant ou création. Il appelle à une «révolution culturelle courageuse», qui implique d’aller à la racine des problèmes écologiques. Car le système économique dominant repose sur une vision très matérialiste de la création, qui a été réduite à un stock de ressources. C’est une nature qui n’a plus d’âme, désenchantée puisque réduite à sa seule dimension matérielle.

Mais il faut reconnaître que la tradition chrétienne n’a pas toujours une très bonne réputation par rapport aux questions écologiques. Par le passé, certains ont – à juste titre – accusé le christianisme d’être une des causes de la crise écologique en raison de son anthropocentrisme. Il s’agit donc de retrouver la juste place de l’être humain dans la nature, de sortir du dualisme qui place l’être humain au centre, en dehors et au-dessus de la nature.

Pour engager cette transition, vous évoquez l’importance de l’expérience. C’est une pièce importante qui manque au puzzle de l’engagement?

Comme le disait l’agro-écologiste Pierre Rabhi, nous sommes devenus des êtres hors sol. Dans le monde occidental en particulier, l’être humain est souvent profondément déconnecté de la nature. Pour retrouver ce lien avec le vivant, une approche sensible est nécessaire. Si on veut bouger, changer de comportement, être informé ne suffit pas, il faut être touché. Et pour être touché, il faut être connecté. Ma conviction? Ni les concepts, ni l’information ne suffisent à eux seuls pour que les gens se mobilisent.

Estimez-vous que les inondations et feux de forêt, qui touchent de plus en plus nos contrées, peuvent susciter plus d’engagement?

Pendant longtemps, les changements climatiques sont restés quelque chose d’abstrait. Aujourd’hui, cela commence à devenir vraiment tangible, et peut faire partie de ce réveil de la sensibilité. Mais quand je parle d’être touché, c’est quelque chose qui va encore plus loin. Certains disent que la crise écologique est une crise de la sensibilité, qui peut susciter peur, tristesse, colère et impuissance, des sentiments qu’on retrouve dans l’éco-anxiété. Ces émotions ne sont pas faciles à vivre: l’enjeu est d’arriver à les honorer et «composter», via des pratiques de reliance, pour en faire quelque chose qui ne nous démolisse pas mais nourrisse l’engagement.

Plus globalement, il est important de réapprendre à marcher légèrement sur la Terre, en réduisant notre poids, notre empreinte et notre emprise. Pour cela, un travail sur nos désirs profonds – qui ont été captés et désorientés par le marché, les algorithmes et la publicité – est incontournable. Une clé sur le chemin de la sobriété joyeuse.

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