Reza Moghaddassi: Boussole spirituelle

A l’heure où la spiritualité est devenue un marché et souvent un concept bateau, le livre du philosophe Reza Moghaddassi arrive à point nommé. A partir de l’expérience de l’Etre plutôt que des doctrines, il offre un ensemble de repères non normatifs permettant à chacun e de s’orienter dans sa propre quête, d’en comprendre les enjeux et d’accéder à un «langage plus universel pour partager avec d’autres». Une approche synthétique qui allie clarté, profondeur et pédagogie. Une manière aussi d’apporter une réponse aux bouleversements du monde, qui, ultimement, sont les manifestations d’un vide et de désordres intérieurs.

La première partie – Eclaircies – pose les fondements. L’auteur trace ainsi «la perspective spirituelle de l’existence». Il fait pour cela «le pari de l’universel, qui cherche à libérer l’esprit humain de la tendance à confisquer la vérité à travers les formes de sa propre culture et de sa propre religion». Ainsi qu’il l’affirme, nous ne sommes pas en ce monde seulement pour consommer, avoir plus et fonctionner, mais pour communier, être plus et rayonner. L’histoire de l’humanité témoigne d’une quête spirituelle qui est «la source des temples et des cathédrales, des religions et des arts, de la sagesse et de la sainteté». Cette aspiration pousse à chercher «les profondeurs derrière les surfaces», à rencontrer chaque être – humain et autre qu’humain – non dans son apparence, mais dans le mystère de sa présence insondable.

Entre l'émerveillement et la souffrance

Quels que soient la tradition– religieuse ou non – dans laquelle elle s’inscrit et le terreau — sagesse, religion ou art — où elle puise son langage, toute démarche spirituelle authentique naît ultimement de deux expériences fondamentales: l’émerveillement et la souffrance. D’un côté, des instants où «la beauté et la bonté font irruption dans notre existence», où «le voile de la banalité se trouve déchiré». De l’autre, des moments marqués par la douleur, l’absurde, la maladie et la mort, qui appellent une délivrance plutôt qu’une réponse aux «éternels pourquoi ».

A partir de ce vécu, la spiritualité va prendre des formes et obéir à des dynamiques très diverses: se relier à Dieu ou s’en libérer, ancrer sa vie dans l’ici et maintenant ou s'affranchir de l’espace et du temps, chercher le bonheur ou s’en détacher, décoller ou atterrir. Des mouvements en apparence contradictoires, mais qui participent en réalité d’une unité profonde. «L’erreur est l’oubli de la vérité contraire», disait justement Blaise Pascal.

Distinguer sans séparer

Toujours dans ces prémices, Reza opère un utile débroussaillage des concepts. Avec trois objectifs.

Primo, définir le sens du spirituel. Celui-ci ne doit pas être confondu avec le psychologique. Pour sortir d’une vision purement matérialiste du réel et de l’être humain, le philosophe reprend notamment l’anthropologie ternaire héritée des anciens – corps, psyché et esprit  – comme antidote à la réduction psychosomatique devenue dominante avec la modernité occidentale et qui rend la vie spirituelle inintelligible. Le visible doit être assumé, mais dans l’ouverture métaphysique à l’invisible qui le sous-tend. La vocation de l’être humain est de grandir en conscience, joie et amour.

Secundo, comprendre la distinction sans séparation et l’union sans confusion entre religion et spiritualité. Les religions sont plus que des systèmes de croyances. Elles constituent d’abord et avant tout des voies spirituelles, des invitations à l’expérience de la transcendance et de la vie surabondante d’où elles sont nées. Leurs formes culturelles – doctrinales, rituelles et pratiques – ne doivent donc pas être absolutisées. Elles n’ont d’ailleurs pas l’exclusivité de la vie spirituelle, qui peut se déployer hors de tout cadre institutionnel. « L’Esprit souffle où il veut», lit-on dans les Evangiles.

En même temps, les religions ne sont pas à rejeter, car elles recèlent des trésors de sagesse et, souligne Reza, nous avons besoin de «formes pour aller vers le Sans forme», de «représentations et de concepts pour aller vers ce qui est au-delà des mots et de toute image», de structures institutionnelles aussi pour assurer une transmission à travers le temps. Autant une religion coupée de sa source spirituelle peut se dessécher et se rigidifier dans le dogmatisme, le moralisme et le ritualisme, autant une spiritualité hors religion s’expose au risque du subjectivisme, du bricolage et du tourisme superficiels.

Tertio, interroger le mot «Dieu» en dépassant l’opposition stérile entre théisme et athéisme. L’auteur rappelle la racine étymologique de Dies qui signifie le «jour». La question n’est donc pas de démontrer logiquement l’existence de Dieu, mais de reconnaître le moment où «le jour se lève» en nous. A la question intellectuelle finalement stérile: «Dieu existe-t-il?», il préfère la distinction féconde – chère à l’hindouisme – entre la voie de la dévotion (bhakti) et la voie de la connaissance (jnana). Deux approches – théiste et non théiste – pour exprimer une même expérience de plénitude, d’unité et de mystère. «Lorsqu’on parle trop de Dieu, il se cache», écrit le poète Christian Bobin. Le discours sur Dieu non seulement peut devenir un voile entre nous et sa présence, mais aussi une cause de division et de violence. D’où, dans le sillage de Simone Weil, les vertus d’un «athéisme purificateur» pour nous émanciper des représentations déformées et névrotiques de Dieu.

À travers la compréhension des trois visages de la vie spirituelle et des trois exigences auxquelles elles nous invitent, nous disposons ainsi d’une véritable boussole pour ne pas s’égarer. Il en va de notre relation au divin et à l’humain, à nous-mêmes, aux autres, à la Terre, à l’ensemble des vivants et à l’Univers.

Trois visages du spirituel 

Une fois ces fondements posés, la seconde partie de l’ouvrage – Les trois visages de la vie spirituelle – déploie «une vision globale et unifiée». Reza l’articule à travers trois approches, trop souvent opposées ou identifiées à une doctrine particulière, alors qu’elles sont complémentaires et entrelacées comme les facettes d’un même diamant.

La première voie est l’élévation et la libération. Elle correspond à la mystique de l’union au divin et du détachement, dans un mouvement ascendant de l’ici-bas à l’au-delà. Exilée dans un monde de matière et de souffrance dont elle est prisonnière, l’âme est appelée à se détacher des réalités sensibles pour remonter vers la Source de la manifestation – au-delà de l’ego et du mental qui conduisent, à travers des identifications et des croyances, à des illusions et à une vision erronée de soi et de la réalité.

La deuxième voie est l’incarnation et l’individuation. Le mouvement ici est inversé. C’est l’absolu qui descend et se manifeste dans la matière et l’espace-temps, rendant possible toute ascension future. Sans cette irruption de la transcendance dans l’immanence – à travers la nature, une rencontre ou une révélation d’ordre sacré –, rien dans nos vies ordinaires ne pourrait donner l’idée d’un chemin spirituel. L’âme n’est donc pas en prison, mais en mission. Il ne s’agit pas de s’échapper du monde, mais d’y œuvrer et de s’engager en devenant – au cœur même de notre finitude et de nos ténèbres – un point de passage de l’infini et de la lumière divine à travers la création et l’action. Cela suppose un travail de libération psychique, car ce qui fait obstacle aux étincelles divines est aussi nos propres blocages intérieurs. Il convient donc de visiter nos ombres et d’entrer dans notre vulnérabilité pour transiter d’une liberté infantile à une liberté accomplie. Rien d’autre que l’individuation, terme emprunté à Jung, comme maturation de l’âme incarnée.

La troisième voie est la contemplation et le dévoilement. Il ne s’agit pas ici de monter ou de descendre, de s’élever vers un au-delà métaphysique ou de transformer l’ici-bas, mais de s’arrêter, faire silence, se laisse toucher par la Présence qui est déjà là, dans une attention émerveillée et pleine de gratitude à l’instant présent. Cela revient – dans un dépassement des dualismes entre l’esprit et la matière, la transcendance et l’immanence – à passer «de la connaissance de ce qui est à la reconnaissance de ce qui se donne». Un lieu d’expérience privilégié est l’art comme dévoilement du réel.

Nécessaires complémentarité

Les trois voies se complètent comme les mouvements d’une même respiration spirituelle. «Chaque voie suppose les deux autres sans quoi elle devient la caricature d’elle-même.» Chacune a ses forces et ses faiblesses, ses vertus et ses limites. Prise isolément, chacune peut conduire à une impasse. Une élévation sans incarnation ni contemplation peut s’enfermer dans une transcendance désincarnée, «se transformer en une fuite du monde vers un refuge imaginaire et fantasmatique», au risque d’un manque de compassion pour la Terre, les humains et leurs souffrances. Une incarnation sans élévation ni contemplation peut dériver vers «une obsession du faire et en expression narcissique de soi». Une contemplation sans élévation ni incarnation peut dégénérer en une «une hallucination poétique délirante» ou un «matérialisme enchanté» oublieux du tragique de l’existence.

Avec beaucoup de pédagogie, chaque grand chapitre s’ouvre sur des épigraphes empruntées à des traditions diverses et se referme sur un encart intitulé «L’essentiel à retenir». Reza y condense en quelques phrases denses la substantifique moelle de son propos.

Reza Moghaddassi, Boussole spirituelle, pour les âmes en quête de sens, Guy Trédaniel éditeur, 2026, 347 pages.

 

 

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